Le principal danger qui nous guette est l’immobilisme. Le monde bouge. Notre population augmente, nos modes de vie évoluent, et avec eux les besoins, les consommations en tous genres, matérielles ou intellectuelles. Dans un tel contexte, de société en perpétuel mouvement, ne rien changer, le fil de l’eau, constitue un risque majeur. La somme de petits problèmes non résolus qui s’ajoutent jour après jour, la divergence de plus en plus forte entre des moyens disponibles et besoins à satisfaire, entre une vision idéalisée du passé et les réalités du présent, autant de facteurs de risques qui s’accumulent lentement et se conjuguent, et qui se manifeste brutalement par des explosions sociales, des crises économiques ou des catastrophes écologiques. Le mouvement est nécessaire, et il convient de permettre aux acteurs les plus dynamiques d’innover, voire de changer les règles du jeu, en assumant collectivement le risque lié à l’innovation.

Disons-le bien fort, pas de développement sans culture de l’innovation, et donc de risque. Une société qui ne prend pas de risque est une société qui n’innove plus, une société bien malade, sans perspective d’avenir. Il faut donc organiser la prise de risque. C’est dans ce cadre que le principe de précaution prend tout son sens : un principe non pas de retrait et de crainte de l’inconnu, mais d’action, de conduite à tenir pour avancer en terrain difficile et mal connu. Quelle attitude devant un risque potentiellement grave et irréversible, et sur lequel subsistent encore des doutes ? Le principe de précaution nous éclaire sur le choix de ceux que la société peut admettre, et sur la conduite à tenir vis à vis de ceux qu’elle doit rejeter : gel des décisions et activation des travaux scientifiques pour sortir du doute. La précaution n’est pas là pour freiner la prise de risque, mais bien au contraire pour l’encourager et la faire prendre en charge par l’ensemble de la société. Il faut pour cela l’encadrer, car si la société exprime sa solidarité avec les entrepreneurs qui s’exposent, elle ne doit pas pour autant devenir l’otage d’aventuriers qui l’entraîneraient dans des chemins trop dangereux. Isolé de son contexte de soutien à l’innovation, le principe de précaution peut apparaître un frein à toute exploration du futur, alors qu’il en est un des instruments privilégiés .

Demain sera très différent d’hier, et la construction d’un monde durable entraîne des changements profonds dont nous ignorons largement les conséquences. Prenons deux exemples d’innovations d’ordre sociétal et technologique, dans les évolutions que nous ressentons aujourd’hui.
Une des pistes de travail pour le développement durable se nomme économie de fonctionnalité. Il s’agit de privilégier un mode d’accès aux services qui n’exige pas la possession de tout un équipement, en faisant appel à la location, à des abonnements à des sociétés qui rendent directement le service recherché. L’acquisition d’un matériel nous enferme le plus souvent dans une solution unique, car il faut bien l’amortir, alors qu’en n’achetant que le service, il est possible d’optimiser à chaque fois la manière de le rendre. Cette transformation est déjà engagée, mais ne peut se développer sans une adaptation des dispositifs d’assurance, souvent fondés sur la propriété des équipements.
Pour les innovations techniques, parlons du bâtiment, qui devra diviser par deux ses consommations d’énergie d’ici quatre ans, et encore plus quelques années plus tard. Cette rupture avec les pratiques existantes passe par le recours à des techniques nouvelles, à des matériaux nouveaux. Comme il faut faire vite, toutes ces nouveautés ne pourront être testées en vraie grandeur et dans la durée avant de se diffuser largement. Le risque est donc au rendez-vous, même s’il est possible de le réduire avec des expertises express telles que celle que le Centre scientifique et technique du bâtiment vient de mettre en place.

Le développement durable n’est pas écrit, il se construit tous les jours grâce à la créativité des acteurs, que la société toute entière doit accompagner pour la stimuler et la sécuriser. Une activité spécifique existe, pour accompagner la prise de risque. C’est l’assurance, qui se voit ainsi investie d’une responsabilité déterminante pour le développement durable. Les compagnies d’assurance, évaluatrices par nature des risques pris par les acteurs, ne peuvent rester passives, et se satisfaire de règles du jeu élaborées pour un monde qui n’existe plus, au risque de freiner l’innovation. Avec les pouvoirs publics, les professions directement concernées, la recherche, elles doivent animer le débat sur le partage de ces responsabilités.
Le développement durable révèle la place centrale que doit tenir l’assurance dans le processus de progrès où le risque est inévitablement présent. Il offre aux assureurs de formidables opportunités, à condition toutefois d’adopter une attitude résolument prospective, offensive, et ouverte aux partenaires.