La crise que nous connaissons vient de mettre un terme à une période de faste pour la finance.

« Faste » parce que, depuis une trentaine d’années, la finance n’a cessé de prendre une place de plus en plus importante dans nos sociétés. Grille de lecture essentielle de l’économie, elle s’est progressivement imposée au cœur des représentations et des aspirations des acteurs politiques, économiques et sociaux pour devenir la clé de compréhension du monde contemporain.

« Faste » aussi parce que rien ne pouvait résister à la finance : la finance moderne expliquait tout et maîtrisait tout. Il n’y avait plus de place pour l’incertitude. Les penseurs de la finance moderne ont découpé l’incertitude en tranches de risques… jusqu’à créer l’illusion de l’avoir fait disparaître. En lieu et place de l’incertitude, on ne trouvait plus que des risques. Or les risques, parce qu’ils peuvent être analysés, gérés et évalués… peuvent être couverts. Voilà comment dans les écoles et les universités, des générations entières ont étudié la finance en marginalisant la notion d’incertitude pour ne retenir que celle du risque.
Cette occultation de l’incertitude a été renforcée par un facteur psychologique : ceux qui n’ont pas vécu de grandes crises sont la plupart du temps pris d’un sentiment de toute puissance, d’infaillibilité. Les années fastes s’enchaînant, la tendance à nier l’incertitude était de plus en plus grande puisque le cours de l’histoire (récente et immédiate) semblait leur montrer, chaque jour davantage, qu’ils avaient raison. L’histoire économique des deux derniers siècles n’étant pas mise en avant dans les programmes, ces générations entières n’ont jamais vraiment étudié en profondeur les causes des dernières grandes crises et n’ont pas été sensibilisés à la possibilité d’une crise prochaine.

Il faut procéder à une critique – au sens positif du terme – des réalités sociales et de la morale des postulats véhiculés par les théories économiques et financières contemporaines. Cet examen, qui pourrait bien aboutir à mettre en doute la prééminence dogmatique du souci de l’efficacité économique et financière, est essentiel.
En ce sens, réviser les bases de l’enseignement de la finance est un premier pas. Il faut à tout prix remettre l’histoire économique à l’honneur et revenir à la différence conceptuelle qu’il existe entre les notions d’incertitude et de risque. Car c’est une question fondamentale que nous ne pouvons pas fuir : où se pose la frontière entre le risque et l’incertitude ? Si cette frontière n’est pas statique, si elle est parfois difficile à cerner, elle ne peut en aucun cas être niée. Il faut redonner une place à l’incertitude et imaginer que l’on ne peut pas tout imaginer… Car plus on pense que la probabilité d’un événement est faible, plus cet événement induit un grand bouleversement lorsqu’il se produit.

A consulter :

Le Manifeste de l’Observatoire de la finance à Genève :
« Pour une finance au service du bien commun ».