Et si l’on donnait un prix à la nature ? Après tout, l’économie met un prix sur tout, y compris sur du vent. Avec le résultat que l’on sait aujourd’hui. On sait évaluer la vie d’un homme en fonction de ce qu’il faut dépenser pour la maintenir ou l’indemniser. La justice parvient toujours à mettre un prix sur un préjudice moral. Il lui arrive même de déterminer une amende au fâcheux dont le hangar gâche le paysage de son voisin. Alors pourquoi pas la nature ? Peut-on fixer un prix à l’éléphant, à un littoral, un fleuve, un écosystème ?
A priori, non. Pour trois raisons. La première est que dans notre système économique, ne peut avoir prix que ce qui est échangé. Or, la très grande majorité des « actifs naturels » ne font pas l’objet d’une offre et d’une demande clairement identifiées. La seconde raison est que même les scientifiques disposent de très peu d’indicateurs fiables permettant de dresser un état des lieux, ou des stocks si l’on veut, des actifs naturels. La nature est trop complexe. La biodiversité par exemple : dénombrer une population d’une espèce, c’est assez facile, mais caractériser les liens qu’elle entretient avec les autres populations des autres espèces, et avec son milieu de vie, et avec le reste du monde vivant, c’est autrement plus aléatoire. Troisième raison, on ne donnera jamais une valeur correcte à un actif naturel si ce dernier… ne représente aucune valeur intrinsèque. Pour un Américain par exemple, le wilderness est un élément de la mémoire collective. Aux États-Unis, on ne touche pas impunément à la nature sauvage parce qu’elle fait partie de l’âme américaine. Chez nous à l’inverse, la nature ; pour de multiples raisons culturelles et historiques, vaut infiniment moins que notre patrimoine historique.
Malgré tout, il est possible de fixer un prix à la nature. C’est au doigt mouillé, les méthodes ne sont ni rigoureuses ni reproductibles, mais elles ont l’infini mérite d’être pédagogiques. Le signal prix parle à tout le monde, quels que soient la culture environnementale et le niveau social. La plus simple est la méthode contingente qui consiste, grossièrement, à demander aux « usagers » la somme qu’ils consentiraient à payer pour que l’on soustraie un bout de nature à toute exploitation. Cette méthode a été employée en 1990 aux États-Unis pour évaluer le préjudice écologique de la marée noire de l’Exxon Valdez. Elle n’est fiable évidemment que si les sondés accordent une valeur intrinsèque à la nature. Une autre méthode, plus rigoureuse en apparence, est de compter les retombées touristiques qu’un coin de nature, ou un animal, génère. Sud-africains, Namibiens et Botswanais basent leur gestion des parcs nationaux selon ce principe : la nature trouve d’elle-même les ressources de sa protection. En France, on sait de même à peu près ce qu’un rivage rapporte en terme touristique. C’est d’ailleurs uniquement par ce biais que la « valeur écologique » d’une côte souillée par une marée noire est établie. Mais en fait on ne mesure que le préjudice économique d’un endroit qui attire du monde. Pas la valeur écologique de la falaise d’à côté où jamais personne n’a posé sa serviette.
Autre façon d’évaluer la nature, le coût de réparation. Lorsqu’une rivière déborde sur un village parce qu’en amont un aménagement avait artificialisé les berges, les assureurs indemnisent le prix de cette erreur et les ingénieurs de l’État savent ce qu’il faudra dépenser pour corriger le problème. C’est la méthode employée par les assureurs britanniques, dont les rapports ont nourri celui, fameux, de Nicolas Stern. Mais mieux vaut guérir, et la méthode du coût d’évitement est souveraine pour cela. C’est aussi sans doute la plus rigoureuse et la mieux reproductible. Vous voulez éviter que la rivière ne déborde ? Alors tentez d’établir ce que coûterait le maintien ou la recréation de zones humides en amont par rapport à ce que vaudraient la construction et l’entretien annuel d’un barrage d’étiage. C’est ce qu’a fait l’Agence de Bassin Seine-Normandie pour justifier le maintien des marais de la Bassée, près de Provins, et la mairie de New York pour la « renaturation » de la rivière Delaware qui l’alimente en eau.
Dernière chose, les services rendus par la nature. C’est la moins rigoureuse qui soit, car évaluer par exemple le service « épuration » offert par les zones humides à l’ensemble de l’humanité ne peut se faire que sur de petits sites transformés en laboratoire que l’on étend à la totalité des zones humides du monde au moyen de facteurs multiplicateurs issus de vastes études bibliographiques. Néanmoins, la notion de service rendu est extrêmement pédagogique, en particulier auprès des politiques, car elle leur met en tête que ces services nous sont… offerts, et que leur perte coûtera de l’argent au contribuable. Le contribuable, justement. Quelle que soit la méthode, la nature n’est jamais aussi bien protégée que par lui. Même aux États-Unis et dans l’ensemble des pays anglo-saxons, la nature, qui a certes plus de valeur intrinsèque que chez nous, est correctement gérée par des outils de marché parce que ces outils sont strictement encadrés par les autorités. Le coût de transaction de la nature est très élevé, et seul un État a les moyens de le supporter. Disposer de bons indicateurs naturalistes et écologiques, mettre en place des outils économiques, en contrôler l’application, tout cela à un coût. L’oublier, c’est livrer la nature au seul marché. Avec le succès que l’on risquerait de voir.











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