Bien conscient de prêcher pour ma paroisse, mon expérience d’historien du climat m’incline à penser que l’histoire a beaucoup à nous apporter dans le débat sur le changement climatique.
Responsable du projet RENASEC lancé par le Groupement d’Intérêt Scientifique [1] (GIS) Climat-Environnement-Société , je suis amené à reconstituer depuis plus de deux ans le fil des 500 dernières années du climat français avec des collègues statisticiens, climatologues et économistes. Notre ambition est :
de déterminer si les phénomènes extrêmes ont effectivement évolué en amplitude et en fréquence
d’évaluer leurs impacts (écologiques, matériels, économiques, sociaux) et d’analyser l’évolution des politiques de prévention et de gestion mises en œuvre par les sociétés anciennes
de tenter de créer un modèle du coût des grands événements extrêmes.
Aux sceptiques qui se demandent s’il est vraiment possible de reconstituer l’histoire du climat alors même que les mesures météorologiques à proprement parler apparaissent seulement vers 1670, je tiens à les rassurer : les matériaux de reconstitution existent !
Quantités de sources d’informations dépouillées dans les cinq grandes régions climatiques françaises (Grand Ouest, Est, Rhône-Alpes, Languedoc-Roussillon et Ile-de-France) retenues me permettent de reconstituer le temps et les saisons de 1500 à nos jours. En voici les principaux gisements documentaires :
La phénologie, qui est l’étude de l’influence des conditions climatiques sur les phénomènes de la vie végétale, permet de reconstituer les températures moyennes. Les bans de vendanges, la mention des moissons sont par exemple de bons indicateurs. Une limite de taille cependant : la prise en compte exclusive de la « belle-saison » paysanne, autrement dit la période avril-août
Les archives privées comme les mémoires ou les livres de raison des bourgeois et des nobles qui font de multiples allusions aux aléas climatiques.
Les documents religieux. Les registres paroissiaux permettent entre autre de construire les courbes de mortalités, dans lesquelles l’impact de certaines sécheresses transparaît clairement (sécheresse de 1623-24 en Lyonnais). Les ex-voto sont quant à eux un témoignage « vivant » et imagé qui illustre la perception populaire de tel ou tel événement climatique. Les mentions des processions météorologiques sont une autre source tout à fait précieuse : l’aléa climatique étant considéré comme l’expression de la colère divine, il faut implorer le pardon de Dieu alors… le peuple processionne ! Et de l’ampleur de la procession –et de sa répétition !- on déduit l’ampleur de l’aléa… Si pour une petite période sèche quelques fidèles se réunissent autour de Sainte Geneviève, les deux années de sécheresse de 1694-1695 mobilisent le peuple, qui, accompagné de la châsse de Ste Geneviève, processionne dans tout Paris jusqu’à Notre Dame où il assiste à l’office avec tout le clergé, les élus, le Parlement et le roi ! A Paris, 70% des processions météorologiques étaient organisées contre les sécheresses.
Les archives administratives. L’« exception française » de la tradition bureaucratique a cela de bon qu’outre son ancienneté (à partir de 1660), elle transforme l’historien en véritable rentier ! Les administrations forestières et maritimes par exemple demeurent incontournables pour étudier les tempêtes et les submersions côtières. Les registres des intendants contiennent quant à eux de nombreuses données telles que les résultats d’enquêtes menées dans les communautés victimes d’avalanches ou d’inondations. Autre indice pour reconnaître une période de sécheresse : les archives administratives des villes qui mentionnent les problèmes d’approvisionnement (la sécheresse rendant les fleuves non navigables), le tarissement des fontaines ou la multiplication d’émeutes pour accéder à l’eau.

- Crue du Rhin à Wurtzbourg
Les données instrumentales. Les relevés thermométriques et barométriques n’existant pas avant les années 1650, une méthode de quantification relative a du être mise au point. Pour le cas particulier des tempêtes et des ouragans, l’utilisation de l’échelle de Beaufort peut être une solution. Créé en 1805, cet outil permet d’estimer la vitesse du vent sur une échelle comprise entre 0 et 12, à partir de ses effets sur terre et en mer.
Un véritable défi se pose cependant à l’historien : comment faire du chiffre (des statistiques climatiques) avec des mots (les archives écrites) ? En effet, toute cette masse d’informations doit servir à constituer une base de données climatiques, les éléments obtenus permettant essentiellement de recenser les inondations, les sécheresses, les embâcles/débâcles et tempêtes (sont consignés : la nature de l’événement, sa date, sa source, sa localisation, et une description tirée des archives). La base de donnée sert ensuite de socle pour des reconstructions cartographiques et statistiques. Si je ne peux pas à l’heure actuelle dresser un bilan définitif, je constate néanmoins que les tempêtes et les sécheresses étaient déjà bien fréquentes. Sur les 500 dernières années, j’ai relevé 27 tempêtes et ouragans, dont 9 au 17ème siècle et 7 au 20ème siècle en comptant Lothar et Martin. Lorsque j’affine les statistiques en découpant la chronologie en segments de 50 ans, je constate qu’il y a surtout eu des tempêtes au début du 18ème siècle et qu’elles connaissent, il est vrai, une poussée brutale depuis 1950. Les couloirs de tempête restent les mêmes : il n’y a donc pas de changement en terme de flux éoliens. En ce qui concerne les sècheresses, on dénombre, entre 1550 et 1846, une vingtaine d’été secs en Languedoc Roussillon, dont 7-8 ont compté 300 jours de sécheresse, ce qui est vraiment exceptionnel ! Le projet de recherche étant en cours, les conclusions ne sont encore pas définitives, elles seront publiées aux éditions Plon en septembre 2009 et les bases de données mises en ligne vers 2012.

- Tempêtes et ouragans dans l’Europe de l’ouest (1820-1999). E Garnier, D Weeler, European Program ’Millennium’ Mallorca
Ce que je découvre également à l’occasion de ce travail de recherche, c’est une certaine précocité française dans l’attitude face au risque climatique.
En terme de perception du risque, on observe très tôt, dès 1700/1720, un processus de sécularisation de la vision climatique. Le nombre de processions décline et une interprétation plus rationaliste des aléas météorologiques commence à se diffuser. Dès le début du 18ème siècle, la mauvaise météo n’est plus vécue comme un fatalisme ou comme un signe de la colère divine. Pourquoi ? Parce qu’avec la tradition française de bureaucratisation/centralisation naît par exemple l’Observatoire de Paris, qui draine les spécialistes de l’Europe entière et importe du matériel innovant comme le thermomètre florentin dès 1660/1670… Petit à petit on assiste également à un processus de vulgarisation des travaux de l’Académie royale des sciences, l’élite puis les notables de quartiers évoquent même dans leurs mémoires les comptes-rendus des séances… La France est très en avance sur ce point, c’est un fait remarquable. Aujourd’hui encore,en Andalousie, on peut assister à des processions météorologiques, impensables en France !
Précoce, la France l’a aussi été en terme de gestion du risque. Jusqu’au 16ème siècle, existait une forme d’assistance post-catastrophe, qui était assumée par l’Eglise. Puis l’Etat semble prendre en main la prévention et la gestion avant/après : c’est une véritable approche intégrée qui se met en place. L’Etat moderne prétend se substituer aux autres pouvoirs locaux (clergé, noblesse) lors des situations de crise et les corps spécialisés (Eaux et Forêts, Ponts et Chaussées, Amirautés, intendances puis préfectures) doivent répondre à la prise en charge du risque naturel.
Par l’intermédiaire de l’intendant, le roi dédommage le peuple. Prenons l’exemple d’un artisan victime d’une inondation : il adresse un état des dégâts subis à l’intendant (responsable d’une provine) qui diligente alors une contre expertise, reconnaît les dommages, fait la part des choses et c’est alors le Conseil du roi qui décide d’un « arrêté de catastrophes naturelles », qui se traduit le plus souvent par une remise d’impôts (seules les événements majeurs ont fait l’objet d’aides directes. La prise en charge apparaît au 16ème siècle et devient systématiques au 18ème, la Monarchie a vraiment effectué un travail de fond sur ce point qui n’a fait que s’approfondir avec la IIIe République, réputée être le symbole de l’Etat Providence.
Cette riche documentation devrait déboucher sur une « pesée globale » du coût des catastrophes exprimé, au choix, en journée de travail, en pourcentage du budget royal ou, à compter du XIXe siècle, en franc germinal (convertible en euros). Ce travail sera mené en collaboration avec les économistes du Centre International de Recherche sur l’Environnement et le Développement (CIRED).
Le modèle de coût ainsi développé autoriserait une estimation de l’impact économique des dommages futurs, dans l’hypothèse d’un renforcement des extrêmes climatiques et servirait de base à la mise en place de mesures d’adaptation et de réduction des émissions de gaz à effet de serre. L’expérience historique peut sans nul doute nous aider à nous doter d’outils d’aide à la décision.
[1] Créé en mars 2007 dans le cadre du « plan climat 2004-2012 », le GIS entend soutenir et coordonner des recherches interdisciplinaires sur le changement climatique. Les six membres fondateurs du GIS Climat-Environnement-Société sont : le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), le Commissariat à l’Energie Atomique (CEA), l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, l’Ecole Polytechnique, l’Université Pierre et Marie Curie, l’Agence de l’Environnement et de la Maîtrise de l’Energie (ADEME).











1 commentaire
1. edouard – 17/07/08 16:27
Ajouter un commentaire